textes 2017






Pourquoi brouiller les pistes ?
 Alain de Wasseige

Jean-Pierre Marquet titre ses planches, généralement, en haut, au centre de chacune d’elles. Auraient-elles donc un sujet, une thématique qui se développerait par adjonctions d’éléments les plus divers en rapport avec l’énoncé premier ? Nenni. Au cours du développement de son œuvre (ses milliers de feuillets A3), les voilà qui, sous le regard d’un autre que l’artiste lui-même, prennent de plus en plus de distance avec un quelconque récit ou avec un propos séquentiel.

Marquet nomme, mais corrige aussitôt. Il barre son titre. En ajoute d’autres, souvent par associations et jeu sur les mots-sens. Très rapidement il délaisse son point de départ sans le gommer tout à fait. Il préfère les bifurcations, surtout celles qui semblent sans rapport avec la motivation-intention initiale. Bref, il brouille les pistes. Et cependant n’affirme-t-il pas que ses grandes pages de carnet sont des autofictions ! Bon courage à ceux qui voudraient tenter de cerner quoique ce soit de ce qui fait l’existence de leur auteur ou de ce qui le hante.

Les plus renommés des analystes auraient bien du mal lors des consultations de ces planches. Quant à l’analyse elle-même, elle pourrait durer, sans garantie de résultat, bien plus des cinq ans habituels. C’est que l’intention, l’idée de départ, la motivation s’amorce avec l’énoncé, c’est pour s’en éloigner aussitôt. A la personne habituée à fréquenter les autofictions littéraires, Marquet leur dit (à sa manière) : à me chercher vous faites fausse route. Ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Mon propos est ailleurs. Et si je brouille les pistes ce n’est pas pour m’effacer, mais pour vous mener dans la mise en rapport, parfois dans la confrontation d’éléments plastiques les plus divers (écritures et ratures, dessins et remords, emprunts et empreintes, affirmations, doutes, dénégations et questionnements). Un espace où toute hiérarchie de valeur est sans objet. Le banal y côtoie le plus mûrement réfléchi. Le quotidien jouxte le patrimonial, l’essence se coltine à l’existence, la culture savante à la culture de masse. Où tout repère et toute organisation, cohérence apparente et structuration préétablie se dissipent rapidement puisque nous n’avons droit qu’à des fragments sans autres liens que des liens plastiques de formes, de matières, de couleur, d’occupation de l’espace, etc.    

On pourrait prendre cela pour de la pudeur. Nenni encore. Nous serions encore sur une fausse piste. Puisqu’elle nous renvoie, elle aussi, à son auteur.  

Il apparaît de plus en plus que les autofictions de Jean-Pierre Marquet sont en quelque sorte des auto-frictions. Cette rencontre, étonnante, recherchée sans doute, on ne peut plus fugace, (l’œuvre rend compte de cette évanescence), cette rencontre-reconnaissance des pans les plus épars de nos existences. Déclenchant confrontations, allusions, associations, emmêlements, adjonctions, superpositions, confusions choisies dans une palette de climats qui vont de la vigueur à la poétique dans un dialogue incessant entre morceaux d’images et bouts de réflexions. 

Pourquoi tous ces brouillons ?
Les personnes peu habituées à la fréquentation de l’art contemporain s’étonneront peut-être que Jean-Pierre Marquet s’en tienne en permanence à des « brouillons ». Non content de brouiller les pistes, il se cantonne à de permanentes ébauches. Non seulement il ne finit rien, mais il rature, il barre, il griffonne. Se livre à de perpétuelles esquisses d’un projet qui n’en finit jamais. Mais où veut-t-il donc en venir ? 

En art, comme en toute chose, sous le désordre et le doute, s’infiltre un souci, une préoccupation, ou, plus positivement, une recherche, voire le cœur même d’une démarche. Dans le cas qui nous occupe : être au plus près de la spontanéité du geste, du choix des matériaux, du mouvement (son inscription sur la page) et du rythme, du souvenir, de la trace, des repères, etc. Pour cet artiste, l’œuvre finie n’est autre que la cohérence en devenir dans l’esprit du lecteur-visiteur des multiples effervescences (geste et esprit étroitement associés) qui permettent de réunir dans de mêmes gestes-temps : élaboration et mise en œuvre. Cela donne d’infinies pages de carnet pour cerner au plus près les cadences alternées et contrastées qui sont le cœur même de la création. Leur pulsion. Leur vigueur initiale, fut-elle imparfaite et fragmentée en éclairs-éclats successifs. Oui l’œuvre de Marquet rend compte des effets immédiats des fissions qui se propagent sur la feuille de papier aussitôt qu’il aborde l’une ou l’autre thématique. Normal dès lors que celle-ci s’efface dès le moment (mais c’est très rapide) où, à peine inscrite, elle implose sous l’effet conjugué de la pression de sa propre multiplicité.

Alors que la plupart des artistes font le vide pour ne retenir que le cœur même de leur projet, Marquet, au contraire, prend en considération toutes les interférences, parce qu’il considère qu’elles font, telles quelles, sans ajouts ni développement, partie intégrante du temps de l’œuvre et qu’elles ont donc droit de se déployer dans l’espace à l’égal du propos premier. Mais pour autant qu’elles demeurent, elles aussi, à l’état d’esquisse et d’allusion, parachevant à leur manière ces étonnants brouillons que sont ces Auto-frictions.

AdW